Prévenir le burn-out en entreprise : le rôle clé du manager
Un manager et un membre de son équipe marchent côte à côte dehors en discutant
Les facteurs de risque de l'épuisement professionnel sont organisationnels. Ce qu'un manager peut arbitrer seul, ce qu'il doit faire remonter, et où s'arrête son rôle.

Actualité : En février 2026, le Sénat a lancé, à l’initiative du groupe RDSE, une mission d’information sur la souffrance psychique au travail. Après cinq mois d’auditions, la rapporteure Annick Girardin a rendu un rapport intitulé « Quand le travail consume : l’urgence de lutter contre l’épuisement professionnel », assorti de 39 recommandations. Le 8 juillet 2026, les sénateurs de droite et du centre en ont rejeté les conclusions, ce qui a empêché sa publication officielle (Public Sénat, 8 juillet 2026). Que ce rapport paraisse ou non ne change rien à ce qu’un manager peut faire lundi matin sur la charge de son équipe.

J’interviens comme RH à temps partagé dans des PME et des ETI, et je forme des managers. Cet article s’adresse à celles et ceux qui encadrent une équipe et se demandent quoi faire, à leur niveau, avant qu’un collaborateur ne s’arrête. Je parle d’organisation du travail, pas de repérage clinique.

Prévenir le burn-out en entreprise consiste à agir sur l’organisation du travail avant que l’épuisement ne s’installe : ajuster la charge réelle, clarifier les priorités, reconnaître le travail effectivement fait, laisser de l’autonomie face aux exigences et protéger les temps de récupération. Un manager arbitre ce qui dépend de lui et fait remonter le reste, par écrit.

Burn out au travail : les facteurs de risque sont d’abord organisationnels

L’épuisement professionnel ne s’installe pas parce qu’une personne « tient mal ». Il s’installe quand une organisation demande, pendant des mois, plus qu’elle ne donne de moyens, de marges de manœuvre et de reconnaissance. Ce qui se construit dans l’organisation peut donc s’y défaire.

Quand j’interviens dans une PME, je ne commence jamais par les personnes. Je regarde comment le travail est distribué, qui arbitre quand deux demandes se contredisent, et ce qui a changé depuis la dernière réorganisation. Les mêmes familles de facteurs reviennent :

  • Une surcharge durable. Ce n’est pas le pic avant l’inventaire qui épuise, c’est le pic qui ne redescend jamais.
  • Une absence de reconnaissance. Ne jamais entendre que ce qu’on a fait a servi use plus qu’un dossier difficile.
  • Une perte de sens. Quand le lien entre le travail et son utilité se casse, l’effort n’est plus compensé.
  • Un conflit de valeurs. Devoir faire, de façon répétée, un travail que l’on juge mal fait.
  • Des injonctions contradictoires. Faire vite et faire bien, sans que personne n’assume l’arbitrage.
  • Une autonomie insuffisante. Des attentes fortes et aucune marge sur la manière de les tenir.

Ces facteurs se décrivent en termes de travail, pas de personnalité : c’est là que l’action d’un manager est légitime.

Ce qu’un manager observe, et ce qu’il n’a pas à interpréter

C’est la question qui revient le plus souvent quand j’anime une formation de managers : « comment je sais si quelqu’un va mal ? » Ma réponse ne bouge pas : le burn-out n’est pas un diagnostic que le manager pose. Son repérage clinique relève des médecins, à qui s’adresse la recommandation de bonne pratique de la Haute Autorité de santé, pas aux encadrants.

Ce qu’un manager peut légitimement observer, ce sont des écarts durables par rapport à la manière habituelle de travailler d’une personne :

  • un retrait progressif des échanges d’équipe, chez quelqu’un qui y participait ;
  • des connexions tardives ou de week-end devenues systématiques ;
  • des congés repoussés, non pris, ou pris et travaillés ;
  • une difficulté nouvelle à décider, à déléguer ou à terminer ce qui était routinier ;
  • des arrêts courts qui se répètent.

Aucun de ces éléments ne désigne une pathologie. Ils disent seulement : il se passe quelque chose dans ce travail. Ce qu’on ouvre alors est une conversation sur la charge, pas sur l’état de santé.

Où s’arrête mon rôle. Je suis RH, formatrice et coach : ni médecin, ni psychologue. Rien de ce que j’écris ici ne permet d’évaluer l’état de santé de qui que ce soit. Dès qu’une situation individuelle inquiète, le relais est le médecin du travail, le médecin traitant ou un psychologue : l’Assurance Maladie tient l’annuaire des psychologues conventionnés du dispositif Mon soutien psy sur monsoutienpsy.ameli.fr, et un salarié peut demander lui-même une visite auprès du service de prévention et de santé au travail. En cas d’urgence vitale, on appelle le 15 ; pour une souffrance psychique aiguë ou des idées suicidaires, le 3114, numéro national de prévention du suicide, est gratuit et accessible 24h/24 et 7j/7.

Prévenir le burn out au travail : cinq leviers actionnables dès lundi

1. Arbitrer la charge, au lieu de la répartir

Répartir une charge impossible ne la rend pas possible, seulement partagée. Arbitrer, c’est dire ce qui ne sera pas fait, l’assumer et l’écrire. Tenez la liste de ce qui a été retiré ce trimestre.

2. Rendre les priorités explicites, et les tenir

Une priorité qui change chaque semaine sans qu’on dise ce qu’elle remplace équivaut à une absence de priorité. Écrivez l’ordre, relisez-le en réunion. Quand deux demandes contradictoires viennent de deux directions, ce n’est pas au collaborateur de trancher.

3. Protéger les temps de récupération

La récupération empêche une surcharge ponctuelle de devenir une usure. Concrètement : des congés posés et pas grignotés, des réunions qui ne s’enchaînent pas sans respiration. Ce que vous envoyez à 22 heures fait norme.

4. Donner de la reconnaissance sur le travail réel

La reconnaissance qui protège n’est pas le compliment de fin d’année. C’est nommer ce que les indicateurs ne voient pas : le dossier récupéré, le client calmé, la solution trouvée avec un outil défaillant.

5. Faire remonter ce que vous ne pouvez pas résoudre

Un manager n’est responsable ni d’un sous-effectif structurel, ni d’une politique de rémunération. Il l’est de ne pas laisser le problème s’éteindre à son étage. Soyez factuel : ce qui est demandé, ce qui est tenable, l’écart. Un écrit daté vaut mieux qu’un échange de couloir.

Ce qui se règle à votre niveau, ce qui doit remonter au-dessus de vous

Voici la grille que j’utilise avec les équipes d’encadrement. Sans frontière nette, un manager porte seul des sujets hors de son ressort et s’épuise à son tour.

Facteur de risque organisationnel Ce que le manager peut arbitrer seul Ce qui doit remonter au-dessus de lui
Surcharge durable Retirer ou décaler des tâches à faible valeur ; refuser une demande hors périmètre Un sous-effectif installé, un poste non remplacé, un objectif maintenu à effectif réduit
Priorités contradictoires Trancher dans son périmètre, écrire l’ordre des priorités Deux directions qui commandent la même équipe sans arbitrage commun
Absence de reconnaissance Nommer le travail réel, faire connaître une réussite au-delà de l’équipe Classification, politique de rémunération, mobilité bloquée
Temps de récupération grignotés Protéger les congés, espacer les réunions, donner l’exemple hors horaires Une norme de disponibilité permanente, des outils qui notifient en continu
Autonomie insuffisante Rendre de la marge sur le « comment », associer l’équipe aux décisions d’organisation Un process imposé par le siège, un outil non paramétrable, un reporting subi
Conflit de valeurs Écouter et documenter, ajuster une consigne qui dépend de vous Une pratique contestée sur le fond, tout sujet éthique ou juridique
Tensions relationnelles durables Recadrer des comportements, poser des règles d’équipe Toute situation évoquant du harcèlement moral : direction, RH, service de santé au travail

Le manager est lui-même une population exposée

La première chose que je regarde, quand un dirigeant me dit que ses managers « ne suivent plus », c’est la charge de ces managers-là. Le manager de proximité absorbe la pression venue d’en haut et la tension venue de l’équipe, et personne n’a pour mission de regarder la sienne.

Dans son étude Absentéisme 2026, publiée le 9 juin 2026, Malakoff Humanis indique que 53 % des managers déclarent s’être vu prescrire au moins un arrêt en 2025, et que les cadres voient leur taux d’absentéisme progresser de 35,2 % par rapport à 2019. Ces chiffres ne décrivent pas une fragilité : ils décrivent une position de travail.

L’édition 2026 de la Semaine pour la qualité de vie et des conditions de travail, organisée par l’Anact du 15 au 19 juin 2026, avait d’ailleurs pour thème « Manager, c’est tout un travail ! ».

Le cadre juridique et collectif de la prévention

La prévention de l’épuisement professionnel ne repose pas sur la bonne volonté d’un encadrant. Elle s’inscrit dans un cadre, que je rappelle en repères généraux :

  • L’article L. 4121-1 du Code du travail pose l’obligation de sécurité de l’employeur : protéger la santé physique et mentale des travailleurs.
  • L’article L. 4121-2 énonce les principes généraux de prévention : éviter les risques, les combattre à la source, adapter le travail à l’homme, planifier la prévention.
  • L’article R. 4121-1 impose de transcrire dans le document unique les résultats de l’évaluation des risques : les risques psychosociaux y ont leur place.
  • Les articles L. 4624-1 et suivants organisent le suivi individuel de l’état de santé et le rôle du médecin du travail.
  • L’article L. 1152-1 définit le harcèlement moral, qui ne se gère jamais au niveau du seul manager.

Ce que j’écris ici est un repère général ; sur un cas précis, faites valider par un avocat en droit social, par l’inspection du travail ou par votre service de prévention et de santé au travail. Je suis RH, pas avocate. Le Plan santé au travail 2026-2030, présenté le 5 juin 2026, retient d’ailleurs parmi ses cinq priorités « la promotion de la santé mentale, grande cause nationale 2025-2026, et la prévention des risques psychosociaux ».

Deux façons d’outiller une équipe d’encadrement

Quand une direction me demande par quoi commencer, je propose deux entrées, jamais à la place d’une politique de prévention. D’abord la formation aux premiers secours en santé mentale (PSSM), deux jours portés par l’association PSSM France : elle apprend à aborder une personne en difficulté et à l’orienter. Je le répète : le secouriste en santé mentale oriente, il ne soigne pas. Ensuite un temps collectif pour libérer la parole sans désigner personne : j’anime l’atelier une fresque pour parler de la santé mentale au travail, qui met les idées reçues sur la table avant qu’un cas individuel n’oblige à improviser.

Ce que cet article ne couvre pas

  • La prise en charge. J’ai traité l’amont. Accompagner une personne déjà en grande difficulté ou préparer un retour d’arrêt long relève d’autres acteurs.
  • Toute évaluation de l’état de santé. Rien ici ne permet de dire qu’une personne « est en burn-out » : ce jugement appartient à un médecin.
  • Les cas juridiques particuliers. Maladie professionnelle, inaptitude, harcèlement moral, contentieux : chacun exige un conseil spécialisé.
  • Le diagnostic de votre organisation. Les facteurs listés sont fréquents, ils ne sont pas les vôtres tant que personne ne l’a vérifié.
  • Les situations d’urgence. Le 15 en cas d’urgence vitale, le 3114 pour la prévention du suicide.

Questions fréquentes

Comment prévenir le burn out au travail quand la charge vient d’ailleurs ?

Vous agissez sur trois choses même sans lever la contrainte : l’arbitrage (dire ce qui ne sera pas fait), la clarté (écrire l’ordre des priorités) et la reconnaissance du travail réel. Pour le reste, documentez l’écart entre ce qui est demandé et ce qui est tenable, puis faites-le remonter par écrit. Un problème qui reste à votre étage devient le vôtre.

Un manager peut-il repérer un burn-out chez un collaborateur ?

Non, et ce n’est pas son rôle. Un manager peut remarquer des changements durables dans la façon de travailler d’une personne et ouvrir une conversation sur le travail. Qualifier un état de santé relève du médecin du travail ou du médecin traitant. Confondre les deux expose le salarié à une étiquette qu’il n’a pas demandée, et le manager à une responsabilité qui n’est pas la sienne.

Que dire à un collaborateur qui m’inquiète ?

Parlez de ce que vous constatez dans le travail, pas de ce que vous supposez de la personne : « je vois que tu es connecté tard depuis plusieurs semaines, comment tu vis ta charge ? ». Écoutez sans conclure, demandez ce qui aiderait concrètement, rappelez que le médecin du travail peut être sollicité librement. Puis faites ce que vous avez dit que vous feriez.

Faut-il former les managers aux premiers secours en santé mentale ?

C’est utile, à condition de ne pas en attendre autre chose que ce que c’est. La formation PSSM apprend à aborder une personne en difficulté et à l’orienter : le secouriste oriente, il ne soigne pas. Elle ne remplace ni un professionnel de santé, ni le travail sur l’organisation. Former des managers sans toucher à la charge revient à leur demander d’amortir un problème qu’on ne traite pas.

Et si c’est le manager lui-même qui est épuisé ?

C’est fréquent et rarement regardé : Malakoff Humanis relevait, dans son étude Absentéisme 2026 du 9 juin 2026, que 53 % des managers déclarent s’être vu prescrire au moins un arrêt en 2025. Un manager a droit aux mêmes leviers que son équipe : arbitrage de sa charge par son propre responsable, régulation entre pairs, et accès au médecin du travail, qu’il peut solliciter lui-même.

Par où commencer

La prévention de l’épuisement professionnel se joue dans des décisions ordinaires d’organisation, prises tôt, par des managers outillés et dont on regarde aussi la charge. Pour faire le point sur ce qui existe déjà chez vous, écrivez-moi : je vous dirai par quoi je commencerais. Je publie d’autres repères sur le blog.

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